On sait depuis longtemps que les personnes rongées par la solitude ont tendance à se réfugier dans l’alcool. Mais on ignorait tout du processus à l’origine de cette situation. Pour la première fois, des scientifiques américains ont identifié ce mécanisme cérébral grâce à des expériences sur des souris. Ils ont constaté que le lien entre isolement et alcool était plus fort chez les mâles que chez les femelles. Il reste à confirmer les résultats chez l’Homme.
La solitude, on le sait fort bien, est un facteur de risque de consommation abusive de substances, dont l’alcool, en raison de l’accroissement de la vulnérabilité. Mais les mécanismes neuronaux sous-jacents à cette situation restaient encore mal compris. Des chercheurs de l’Université Northwestern (Illinois) et de l’Institut Salk d’études biologiques (Californie), aux Etats-Unis, lèvent un coin de voile. Ils ont trouvé des éléments de réponse dans le cerveau de la souris. Leurs travaux ont été publiés dans la revue Nature Neuroscience en août.
« Il s’agit de la première étude à identifier un circuit cérébral spécifique qui explique comment l’isolement social peut entraîner une augmentation de la consommation d’alcool »
Les auteurs de l’étude ont constaté que pendant la solitude, le cerveau active une voie spécifique entre l’amygdale basolatérale – la partie du cerveau qui gère le stress et les émotions – et le cortex préfrontal médian, qui commande la prise de décision. Chez des souris mâles isolées, cette connexion est devenue plus active et a provoqué une consommation plus importante d’alcool. « Il s’agit de la première étude à identifier un circuit cérébral spécifique qui explique comment l’isolement social peut entraîner une augmentation de la consommation d’alcool chez les hommes, ce qui représente une avancée majeure dans ce domaine », a commenté Reesha Patel, professeure adjointe de psychiatrie générale et de neurosciences à la faculté de médecine Feinberg de l’université Northwestern.
Les souris mâles isolées ont progressivement augmenté leur consommation d’alcool alors que les femelles ont réduit la leur
Dans le cadre de leurs expériences, les scientifiques américains ont d’abord placé des souris mâles et femelles en groupe. Puis, ils ont mis certaines dans des cages individuelles pour modéliser l’isolement social adulte, tandis que d’autres sont restées avec leurs congénères pour servir de témoins. Chaque jour, les souris avaient une heure pour boire, soit dans une bouteille d’eau, soit dans une bouteille contenant un liquide alcoolisé à 15%. Durant deux semaines, les chercheurs ont observé que les souris mâles ont progressivement augmenté leur consommation d’alcool alors que les femelles ont réduit la leur.
Identification d’un circuit reliant l’amygdale basolatérale au cortex préfrontal médian
Pour comprendre cette différence de comportement, l’équipe de recherche a posé de minuscules microscopes sur les souris mâles afin d’examiner leurs cellules cérébrales pendant leurs mouvements libres (les rongeurs se déplaçaient librement et choisissaient de consommer ou non de l’alcool). Elle a constaté que les cellules observées formaient une voie cérébrale, ou circuit, reliant l’amygdale basolatérale au cortex préfrontal médian. Par la suite, les chercheurs ont voulu savoir si l’activation de ce circuit cérébral résultait de la consommation d’alcool ou si elle en était la cause. Pour ce faire, ils ont eu recours à l’optogénétique, une technique de biologie qui consiste à utiliser de brèves impulsions lumineuses pour activer ou désactiver les circuits cérébraux.
Les souris mâles non isolées buvaient beaucoup une fois le circuit activé
Grâce à cette technique de pointe, les chercheurs ont activé artificiellement le circuit chez des souris mâles non isolées. Le cerveau de ces animaux a alors réagi à l’alcool comme s’ils avaient été socialement isolés. À l’inverse, quand cette même connexion a été désactivée chez des souris mâles isolées, leur consommation d’alcool a diminué. Ce qui suggère que la liaison entre l’amygdale basolatérale et le cortex préfrontal médian augmente la consommation d’alcool chez les souris mâles. Quant à la différence frappante entre les hommes et les femmes, les scientifiques pensent qu’elle serait due à des différences hormonales ou à des variations structurelles distinctes dans la façon dont le cerveau de chaque sexe traite les informations sociales.
L’isolement n’est pas obligatoirement la seule cause de la dépendance à l’alcool
S’appuyant sur cette étude, les chercheurs souhaitent désormais comprendre pourquoi ce circuit devient hyperactif pendant l’isolement social et comment les régions cérébrales concernées contribuent à cette situation. Ils envisagent également d’explorer les véritables raisons des différences de réaction entre les mâles et les femelles. Par ailleurs, il leur faudra évaluer la transposition de ces résultats à l’humain. De plus, bien que cette étude démontre un lien biologique entre la solitude et la consommation d’alcool, les auteurs notent que cela ne signifie pas que l’isolement est la seule cause de la dépendance à l’alcool, qui touchent aujourd’hui environ 7% des personnes de plus de 15 ans dans le monde.
