Dépistage des cancers cutanés : pourquoi nous devons apprendre à conjuguer intelligence artificielle et expertise médicale ?

Par le Dr Cante, cofondateur de SkinView Medic

Depuis le début de ma pratique de dermatologue, j’ai vu notre capacité à examiner les lésions cutanées progresser considérablement. Mais j’ai aussi vu le temps nécessaire à un dépistage rigoureux augmenter, au moment même où les demandes de consultation explosaient.

Un paradoxe sanitaire auquel nous devons répondre

Nous sommes confrontés à une situation paradoxale. D’un côté, le nombre de cancers cutanés progresse fortement et la détection précoce constitue l’un des principaux leviers permettant d’améliorer le pronostic et d’alléger les traitements. De l’autre, les dermatologues sont moins nombreux, les demandes de surveillance augmentent et les délais d’accès à une consultation spécialisée s’allongent.

La question n’est donc plus seulement de sensibiliser la population à la prévention des cancers cutanés. Elle est aussi de savoir comment absorber une demande croissante de dépistage avec un temps médical devenu une ressource rare. Sans pour autant oublier la nécessité d’être toujours plus performant dans le dépistage.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies d’imagerie ouvrent des perspectives intéressantes. À condition de leur assigner la bonne place : celle d’outils capables d’augmenter les capacités du médecin, et non de se substituer à son expertise.

Face à l’augmentation des besoins, le modèle traditionnel du dépistage atteint ses limites

L’incidence des cancers de la peau, et plus particulièrement du mélanome, ne cesse de progresser. Cette augmentation s’explique par plusieurs facteurs convergents : les comportements d’exposition solaire passés, le vieillissement de la population, l’accumulation des expositions aux UV au cours de la vie, mais aussi l’amélioration des capacités de détection. Dans ce contexte, le diagnostic précoce constitue un enjeu majeur, puisqu’il améliore considérablement le pronostic et permet, dans la majorité des cas, une prise en charge plus simple et moins lourde. L’enjeu de santé publique n’est donc pas seulement de traiter un nombre croissant de cancers, mais de disposer des capacités nécessaires pour les identifier le plus précocement possible.

Dans le même temps, les besoins de surveillance augmentent alors même que le nombre de dermatologues diminue. Les patients sont aujourd’hui mieux informés, plus attentifs à leur peau et souhaitent accéder à des examens spécialisés, en s’appuyant notamment sur les technologies les plus récentes. Pourtant, la démographie médicale ne permet plus de répondre à l’ensemble des demandes dans des délais satisfaisants. Cette situation crée une tension croissante entre trois impératifs : examiner davantage de patients, maintenir un haut niveau de qualité du dépistage et préserver le temps nécessaire à l’évaluation des patients et des lésions qui requièrent une expertise approfondie.

La réponse ne peut pas se limiter à demander aux dermatologues de recevoir toujours plus de patients. Dans un contexte où le temps médical devient une ressource de plus en plus précieuse, le véritable enjeu n’est pas de remplacer le dermatologue, mais de lui donner les moyens d’exercer son expertise dans les meilleures conditions : examiner avec davantage de pertinence, prioriser les situations à risque et consacrer plus de temps aux patients qui en ont réellement besoin. Cela suppose de faire évoluer l’organisation du dépistage afin que le médecin puisse concentrer son expertise là où elle apporte la plus grande valeur médicale.

L’intelligence artificielle peut nous permettre de changer d’échelle

Le coût des nouvelles technologies d’imagerie corporelle ne doit en aucun cas occulter leur intérêt médical. Les progrès réalisés permettent aujourd’hui de produire, en quelques minutes, une cartographie photographique haute définition de la quasi-totalité de la surface cutanée.

Ces technologies permettent non seulement d’identifier et de localiser les lésions, mais aussi de conserver ces images afin de les comparer au fil des examens. Leur principal apport ne réside donc pas uniquement dans la capacité à visualiser un plus grand nombre de lésions, mais dans la possibilité de disposer d’un examen standardisé, objectivé et parfaitement reproductible dans le temps. Cette approche longitudinale est essentielle en dermatologie, où une lésion initialement bénigne peut évoluer progressivement et devenir suspecte.

L’intelligence artificielle apporte une valeur ajoutée concrète à chaque étape de cette démarche. Elle permet d’identifier les lésions potentiellement atypiques, de comparer automatiquement les examens successifs afin de détecter les évolutions et de hiérarchiser les lésions nécessitant une attention médicale particulière. En traitant rapidement un volume considérable d’informations, elle fournit au médecin une analyse standardisée qui améliore la reproductibilité des examens et contribue à orienter son expertise vers les situations les plus à risque.

Le système Vectra WB360 associe la dermoscopie numérique, c’est-à-dire l’examen des grains de beauté à fort grossissement, à un score prédictif appelé DEXI. Ce score estime la probabilité qu’une lésion soit cancéreuse. Il vient appuyer l’examen clinique sans s’y substituer.

Quand la lésion est suspecte, il permet souvent de la retirer d’emblée avec la marge de peau saine adaptée, ce qui évite au patient une seconde intervention. Il attire aussi l’attention sur des lésions d’apparence banale, qu’on se serait contenté de surveiller. Il lui arrive de soulever un doute qui ne se confirme pas, mais il fait surtout gagner du temps sur le diagnostic, et ce temps compte pour le traitement comme pour le pronostic.

L’intelligence artificielle n’a pas vocation à remplacer le médecin ; elle doit lui permettre de mieux utiliser son temps. Grâce aux outils numériques, une partie des tâches de cartographie, d’archivage, de comparaison et de présélection des lésions peut être automatisée. Le dermatologue n’a ainsi plus besoin de consacrer le même temps à l’observation et à la documentation de centaines de lésions manifestement stables. Il peut recentrer son expertise sur ce qui constitue le cœur de sa valeur médicale : l’examen clinique, la dermoscopie des lésions sélectionnées, l’interprétation des résultats, la décision thérapeutique et l’accompagnement du patient.

Pour être utile, l’IA doit rester intégrée à un parcours de soins médicalisé

Les données scientifiques disponibles justifient pleinement l’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil d’aide à la décision. En revanche, elles ne permettent pas d’en faire un substitut à l’expertise du dermatologue. L’IA peut identifier, comparer, classer et signaler des lésions suspectes, mais elle ne connaît ni l’histoire médicale du patient, ni ses facteurs de risque, ni le contexte clinique dans lequel apparaît une lésion. Comme tout outil d’aide à la décision, elle peut également générer des faux positifs ou des faux négatifs. Le diagnostic, l’interprétation des résultats et la décision thérapeutique doivent donc rester de la responsabilité du médecin.

Détecter une lésion suspecte ne constitue qu’une première étape. Encore faut-il pouvoir proposer rapidement la prise en charge adaptée : un examen clinique approfondi, une dermoscopie, une surveillance, une photothérapie dynamique, une biopsie, une exérèse ou, si nécessaire, une orientation vers une filière spécialisée.

Un outil de dépistage utilisé de manière isolée, sans médecin identifié, sans responsabilité médicale clairement établie et sans organisation de l’aval du parcours de soins, ne constitue pas une réponse satisfaisante. Le modèle le plus pertinent est celui d’une technologie pleinement intégrée dans un parcours médical coordonné, depuis l’identification du risque jusqu’à la prise en charge thérapeutique lorsque celle-ci est nécessaire.

L’intelligence artificielle ne doit pas conduire à proposer indistinctement des examens à l’ensemble de la population, ni à transformer la prévention en consommation médicale. Le dépistage ne prend tout son sens que lorsqu’il s’inscrit dans un cadre médical rigoureux. Il est donc essentiel d’identifier les populations qui bénéficieront le plus de ces technologies, d’évaluer leurs performances en conditions réelles, de mesurer leur impact sur les parcours de soins et de réfléchir à leur accessibilité économique.

Pour autant, face aux tensions démographiques que connaît aujourd’hui la dermatologie, il serait contre-productif d’écarter par principe des innovations capables d’améliorer l’organisation du dépistage et d’optimiser l’utilisation du temps médical.

Conclusion

Le débat ne doit donc pas opposer intelligence artificielle et expertise dermatologique. Il doit porter sur la manière dont nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour augmenter nos capacités de dépistage tout en préservant ce qui constitue le cœur de la médecine : l’examen clinique, le jugement du praticien, la responsabilité médicale et la relation avec le patient.