Pour aimer, pour tomber amoureux, pour séduire, il faut être prêt à changer. Changer d’idées préconçues, d’habitudes, de certitudes. Pour continuer à aimer, il faut accepter de continuer à changer, sans toutefois perdre son identité. Les médecins ont du mal à accepter le poids de l’amour dans le changement. Le psychanalyste Sándor Ferenczi s’était brouillé avec Sigmund Freud sur le sujet : Ferenczi entretenait des relations passionnées avec ses patientes, prétendant qu’il les soignait en les aimant.
Alfred Hitchcock, en commentant son propre film La Maison du Dr Edwardes, disait à peu près la même chose. Quand Ingrid Bergman, dans un rôle de psychanalyste ardente, tombe amoureuse de Gregory Peck, qui incarne un psychiatre névrosé, elle conduit avec lui la forme la plus aboutie de thérapie. Elle crée un changement en le prenant dans ses bras. Elle lui économise ensuite des années de thérapie en l’allongeant… sur son lit et accède à ses rêves en partageant un wagon-lit avec lui.
Cette méthode de soin, heureusement, n’a pas fait école ! Imaginez ce que serait devenu le métier de psychothérapeute ! Et pourtant, qui peut douter des effets bouleversants de l’amour ? Les psychologues et psychiatres de l’enfance, comme Antoine Guédeney, nous apprennent qu’un enfant grandit et se transforme parce qu’il est porté par l’amour et des liens forts. Il s’appuie sur une figure d’attachement qui le rassure et le modèle.
Mesurez ce que l’amour a changé dans votre vie
Notre identité est le résultat d’une suite d’amours, de coups de foudre et de toquades. Nous sommes façonnés par nos affections, celles de nos parents, de nos grands-parents, l’amour de celles et ceux qui partagent notre vie, et l’amour de nos enfants.
Il suffit d’une rencontre pour changer d’opinion politique, de regard sur l’argent, le travail ou la religion. Combien d’hommes politiques sont passés brutalement de la droite à la gauche dans les bras d’une femme ? Combien ont fait le chemin inverse ? La vocation est aussi une affaire d’amour et parfois de passion. Les étudiants en médecine de ma faculté me racontent souvent qu’ils choisissent leur future spécialité par admiration pour un professeur, un service hospitalier, un médecin auquel ils veulent ressembler. Marcel Proust poussait le raffinement de sa jalousie jusqu’à voir comment un amour change notre manière de parler et nous fait adopter de nouvelles expressions. Nous adorons parler comme les femmes ou les hommes que nous aimons ou admirons. Nous adoptons leurs manières, leur voix, leur intonation..
Comment l'amour nous fait-il changer ?
L’effet de l’amour peut prendre des années ou nous transformer en un instant. Darry Cowl l’a raconté dans un texte autobiographique, Le Flambeur. Il explique comment l’amour lui a sauvé la vie et a déterminé le seul vrai changement de son existence. Rappelons aux plus jeunes qui était Darry Cowl. Né le 27 août 1925, c’était un grand acteur comique. Son enfance a été marquée par la mort de son père, un deuil dont il a continué de parler jusqu’à sa mort. Il aimait et admirait ce père dont la disparition brutale l’a laissé sans réaction.
Sa bougeotte, son goût des expériences multiples et des changements d’identité, il les justifie comme des messages à destination de son père. Comme on ne faisait carrière, à l’époque, qu’avec un nom américain, il a remplacé son nom de naissance, André Darricau, par un nom d’artiste à consonance étrangère : Darry Cowl. Il n’a pourtant rien d’américain : né à Vittel, il a passé sa jeunesse dans les Vosges. Mais il connaissait déjà et expérimentait le plaisir de changer. Bien que le public l’apprécie comme il est, il a quand même besoin de s’inventer un personnage ; il se cache derrière des lunettes et simule un bégaiement. Son personnage de « frisotté à lunettes » séduit pendant plus de vingt ans le cinéma français.
Darry Cowl est d’autant plus à l’aise devant la caméra ou le public qu’il change de voix, de visage et de nom. Il en arrive à faire oublier et oublier lui-même le jeune André Darricau qu’il a été, triste et timide.
Sa carrière aurait pu continuer tranquillement, entre blagues et faux bégaiement, s’il n’avait pas rencontré le casino.
Par malchance, il commence par gagner et se persuade que ses gains ne sont pas dus au hasard mais à son talent. Les pertes qui vont suivre n’entament ni sa fièvre du jeu ni la certitude qu’il a de maîtriser le sort. Il croit tenir là son meilleur rôle, celui d’un flambeur à qui tout réussit. Tout est en place pour que commence la descente aux enfers : un homme qui ne s’aime pas, qui se fuit et se ment, l’univers du casino avec sa fortune en apparence facile, quelques amis qui l’encouragent ou font mine de le gronder. Les cachets compensent pour un temps les dettes jusqu’au moment où la passion du jeu balaie tout.
Darry Cowl en finit par préférer le jeu au cinéma. Il choisit les lieux de ses tournages en fonction de la proximité d’un casino. Si l’argent vient à manquer, il obtient des avances auprès des directeurs de ses cercles préférés, jure à ses amis qu’il est dans une période de veine et que les billets empruntés se multiplieront par magie. Il essaie de comprendre ce qui lui arrive sans pour autant contrôler son comportement. Le jeu, croit-il, est une revanche sur la vie, une façon de se prouver que l’on peut gagner, malgré le manque de diplômes, autant d’argent qu’un P-DG en cent fois moins de temps. Lucide sur son incapacité à changer, il écrit : « C’est là que le danger guette.
C’est là que le virus s’installe. On ne voit plus les risques et, très vite, on se dit qu’ils sont moins grands que ceux qu’encourent les casseurs de banque. Quelle folie ! Le jeu c’est le bagne à vie. » Pendant trente-neuf ans, le virus s’infiltre dans son sang comme une drogue, et le jeu est son seul amour. Face à la boule qui tourne, son cœur tape si fort qu’il est obligé de s’éloigner de la table. Pour agir sur le sort, il croise les doigts à s’en faire mal.
Après le temps des gains vient bien sûr celui des pertes et des dettes, mais la passion ne faiblit pas. Il vend sa montre et les bijoux qu’il voulait offrir à sa compagne de l’époque, accepte des films qui ne sont pas très bons, simplement pour continuer à jouer. Surtout ne pas rater une occasion, ne pas laisser passer un tour de veine ! Un jour, il réussit à obtenir 20 000 francs en liquide à la signature d’un contrat et perd tout son cachet en une demi-heure. Il est près de ressembler à ces joueurs qui n’ont de choix qu’entre le suicide et la course vers un nouveau banco.
Darry Cowl a été guéri du jeu par l’amour
Le comédien décrit ce moment comme un vrai coup de foudre, une révolution intime dont il se rappelle le moindre détail. La nouvelle femme de sa vie joue dans le même film que lui. Devant elle, tout à coup, il n’a plus envie de mentir. Il ne veut pas la faire rire comme un acteur ni la couvrir de bijoux comme un joueur veinard mais la séduire, tout simplement. Il n’a plus besoin de se cacher derrière son bégaiement. Sa passion, en un instant, va quitter le jeu d’argent pour investir une femme. Pour lui, sa bien-aimée ressemble à une princesse sortie de la Grèce antique. Il lui sourit, elle lui sourit, l’envoûtement est intégral.
Darry Cowl décide de l’épouser quelques heures après leur première rencontre. Il demande une nouvelle fois une avance à son producteur, non plus pour aller jouer, mais pour acheter des fleurs. Cette fois-ci, il est sûr de gagner et il trouve que c’est bon de miser sur une femme dont on est tombé amoureux fou, d’attendre qu’elle abatte son jeu. La jeune femme qu’il aime exige un serment, lui fait promettre de ne plus jamais jouer : « Je te demande de bien comprendre que, dès cette seconde, il te faut faire un choix : le jeu ou moi. Ce n’est pas du tout une menace ni un chantage, mais simplement le désir que tu comprennes que je ne pourrai jamais partager ma vie avec un joueur et encore moins mon amour avec un casino. »
Darry Cowl relève le défi et tiendra son serment amoureux tout le reste de sa vie. Sans bien mesurer à quoi il s’engage, il dit : « Tu peux me faire confiance… dès cette seconde et pour toute la vie. » La jeune femme accepte sa promesse de changement : « Je suis bien avec toi et tout est dit. » Ils ne se quitteront plus et Darry Cowl ne jouera plus jamais. Darry Cowl voit s’ouvrir devant lui de longues années de bonheur et d’amour. Pour la première fois de sa vie, une idée autre que le jeu occupe son esprit.
Son pacte l’a transformé en mieux. Tout en lui respire le plaisir de changer. Comme il n’a plus peur des fins de mois, son corps et son esprit se libèrent. Il recouvre la vue, le goût et l’odorat que la dépendance lui avait fait perdre. Le monde prend soudain un autre relief. Les choses de la vie n’ont plus la même couleur, plus la même forme. Tout redevient simple, aimable, à portée de la main. Avec le plaisir du changement reviennent l’appétit, la santé, l’amour du travail, l’horreur du mensonge, le respect d’autrui. Enfin, il a épousé la femme qu’il aimait, une femme rassurée par son engagement et les preuves de sa motivation. Ils se sont mariés sans prévenir personne, dans une petite maison à la campagne, en présence seulement de quelques amis et de leurs témoins
Extrait de "Changer… en mieux" par Michel Lejoyeux, copyright Plon, 2011 – Disponible au Livre de Poche dans une édition enrichie par l’auteur.